Un événement qui a compté dans ma vie

Cécile
(France)
Cet événement a eu lieu en 2009, alors que je travaillais depuis 1998 comme secrétaire médicale dans un cabinet de médecins généralistes.

Il s’inscrit dans mon évolution et il en a été un tournant. Comparé à d’autres situations dramatiques vécues par bien d’autres personnes, c’est vrai que ça peut paraître anodin, mais pour moi, cela ne le fut pas.

Pour vous situer le contexte, je reviens sur ma jeunesse :

Après mon BAC en 1969, j’ai choisi de faire des études d’infirmière. Quand je dis choisi, en fait je ne savais vraiment pas vers quoi d’autre me diriger.

J’avais évoqué le métier d’assistante sociale, mais on m’avait avec raison je crois, découragée de me diriger vers ce métier.
Vivant dans un milieu catho très protégé, ne connaissant pas les difficultés de tous ordres de la vie de beaucoup de familles, de plus dans un métier où l’on est seul en contact avec les gens en difficulté. Ajoutons à cela une grande timidité, ce qui vraiment pas un atout pour faire ce métier.

Comme Je désirais aider les autres et que le métier d’infirmière correspondait pour moi à ce désir, c’est ce que j’ai choisi.

A part cette orientation, à l’époque, à part le métier de secrétaire et la FAC, ce n’était pas pour moi.
Dans le soin il y a des actes à réaliser et j’avais du goût pour cela, de plus les études étaient très cadrées et j’avais besoin de cadre.


Avec le recul, je me rends compte que j’étais très jeune, trop, et que je manquais de maturité. Et mon éducation m’avait mal préparée aux responsabilités auxquelles j’allais être confrontée dans mon travail, en fait pour les mêmes raisons.


Pas étonnant dans ce contexte, que mes études et mes débuts professionnels aient été très difficiles.

Au cours des premiers mois dans mon 1er poste d’infirmière en chirurgie viscérale au CHU de Poitiers, j’angoissais et je déprimais, et puis, avec l’encouragement de mon médecin traitant (appelé en renfort par ma mère qui s’inquiétait), qui m’a un peu rassurée, je me suis accrochée pour faire face, j’ai repris espoir et mon courage à 2 mains.

Il fallait bien.

A cette époque, la charge de travail et les responsabilités étaient lourds. J’avais peur de faire des erreurs, de demander quand je ne savais pas quelque chose, j’étais bien sûr confrontée à la souffrance et à la mort, et je me sentais très seule.

Nous, jeunes infirmières débutantes, n’étions bien pas préparées psychologiquement à cela et un peu « lâchées dans la nature ». Sans parler de la charge de travail (il y avait déjà une pénurie d’infirmières) !

Il pouvait y avoir jusqu’à 32-35 malades dans mon service, dont souvent 1 ou 2 malades en réanimation : pour 2 infirmières c’était faisable, mais ce n’était pas toujours le cas.

Et la nuit nous étions 1 seule infirmière sur 2 unités de soins au même étage, soit jusqu’à 65 voire 70 malades dans les périodes critiques (je me rappelle d’un petit garçon qui a attendu des heures son opération de l’appendicite dans le couloir, après que j’aie préparé le champ opératoire également dans le couloir, faute de place).

J’ai travaillé jusqu’en 1983, en changeant d’établissement 4 fois, dans des postes moins éprouvants, mais j’avais toujours cette crainte perpétuelle en moi, la hantise de l’erreur, la peur de ne pas être à la hauteur.

J’aurais pu apprendre plein de choses en questionnant, mais j’avais peur de montrer mon incompétence.

Je souffrais d’un mal-être chronique.
J’aurais eu besoin d’une psychothérapie pour comprendre le pourquoi de mon ressenti et en chercher les causes profondes dans mon enfance et mon adolescence, mais je ne savais pas que c’était possible.

A l’époque, c’était beaucoup moins courant. Je ne savais pas à qui me confier, je ne pensais pas mes parents en capacité de m’aider. Et je n’avais pas d’amies.


En 1983, j’ai cessé de travailler à la naissance de mon premier enfant, jugeant ce travail trop peu compatible avec ma responsabilité de maman et mes capacités.

Entre mon mari commercial aux horaires variables, et mes horaires changeants entre matin et soir, et certains week-ends, même à mi-temps, c’était au-dessus de mes forces et pas génial pour les enfants.

Et puis surtout, j’avais envie d’échapper à ce travail difficile ou j’étais très confrontée à cette absence de confiance en moi qui me fragilisait.

Je me suis donc arrêtée de travailler de 1983 à 1993. Nous avons eu 2 autres enfants.


Nécessité faisant loi, et malgré la peur de retravailler, je me suis résolue à chercher un poste d’infirmière en milieu hospitalier, milieu déjà connu et où j’aurais des repères.

C’est ainsi que j’ai trouvé un remplacement en service long séjour en psychiatrie, pour personnes âgées. Cela me semblait plus à ma portée, donc j’ai accepté.

Janvier 1994 : arrêt de travail pour sciatique, sur scoliose déjà existante, longue à guérir : 2 mois d’arrêt de travail. J’ai été remplacée à mon tour !


Cela a été pour moi l’occasion de me questionner sur mon avenir professionnel, me rendant compte que pour exercer à nouveau durablement cette activité, il fallait que je me recycle, ayant eu une longue interruption de carrière et ma formation étant déjà bien ancienne.

Mais je n’avais aucune motivation, je ne me sentais pas le courage de faire tout ce travail. De plus, je savais que la fragilité de mon dos serait un handicap, ce qui limitait mes possibilités.

Il était temps pour moi de me réorienter, je me suis donc engagée dans une formation accélérée de secrétaire, pour me diriger vers le secrétariat médical. Après cela, j’ai assez rapidement trouvé des contrats d’emploi aidé à mi-temps, dans le secteur médico-social.

Mais au bout de 3 ans, il m’a fallu me remettre à chercher du travail.

Ce n’était pas gagné, avec ma peur de débuter et mon âge : à 47 ans j’étais jugée vieille !

Je déprimais, tiraillée entre la nécessité de travailler et celle de « vendre » mes capacités, en lesquelles je ne croyais pas du tout. En fait, toute ma vie professionnelle, jusqu’à 50 ans environ, j’ai été hantée par la peur de décevoir, de ne pas être à la hauteur.


Comment, dans un contexte pareil, ai-je été embauchée, 3 mois après mon dernier contrat aidé ?

Dans les années 70, j’ai assez brièvement connu une jeune femme, Brigitte, faisant des études de médecine à Poitiers. Quelques temps après, j’ai quitté cette ville et je l’ai perdue de vue.

Et voilà que je la rencontre par hasard 1 fois, une 2ème fois.
Mon mari, l’ayant connue également dans le même contexte que moi, la rencontre aussi quelques temps après.

Brigitte l’informe alors qu’elle et son associée cherchent une secrétaire, car elles ont de plus en plus de travail.

En écoutant mon mari me dire cela, j’ai ressenti tout au fond de moi un espoir - oh tout timide, tout fragile - qui naissait.

En pensant à cette offre de travail, je comprenais que ce serait difficile, mais que c’était peut-être à ma portée. Qu’une chance de sortir de l’impasse m’était donnée.

Le fait d’avoir connu Brigitte me rassurait.

J’ai donc pris rendez-vous et j’ai été embauchée.
Je n’ai même pas eu de concurrente, parce que Brigitte, connaissant un peu qui j’étais, savait qu’elle pouvait se fier à moi !

L’incroyable est arrivé.


Débordante de gratitude, et décidée à saisir ma chance, j’ai donc débuté à mi-temps, avec un téléphone, 2 agendas, et les dossiers des malades, très modestement, mais cette simplicité était tout ce qu’il me fallait.

Et puis petit à petit, j’ai fait davantage de choses, je prenais doucement confiance en moi.

J’ai pris peu à peu en charge tout ce que fait une secrétaire médicale : les rendez-vous de spécialistes pour les patients en difficulté ou les besoins urgents, la transmission des informations aux médecins ou aux patients, selon les nécessités.

Répondre au téléphone, classer, trier, ranger, préparer et ranger les dossiers du jour, des visites…La stérilisation, préparer du café ou du thé, arroser les plantes… 1000 choses, c’était varié et ça me plaisait (j’aurais détesté taper des compte rendus à longueur de journée…)

J’aidais mes patronnes et les patients de bien des façons, mettant de l’huile dans les rouages pour que ça se passe au mieux pour tout le monde.

Quand j’y pense, j’ai les larmes aux yeux : ce travail m’a sauvée de la dépression !

Sans parler de l’apport financier qui nous a bien aidés, mon mari ayant une vie professionnelle très précaire à ce moment-là.


Environ 1 an après mon arrivée, j’ai commencé à travailler à plein temps, car Béatrice, une autre jeune femme médecin, est venue se joindre à notre petite équipe.
J’ai commencé à travailler avec un PC. Et plus tard un mini-standard.


Tellement heureuse de ce travail et de la confiance de mes patronnes, je me suis investie dans la vie du cabinet.

Je me suis organisée au mieux, j’ai pris des petites initiatives, j’avais quartier libre du moment que cela facilitait le travail. J’ai sympathisé avec beaucoup de patients.

Pendant 10 ans, j’ai accueilli et aidé des stagiaires en médecine générale, qui venaient 1 jour par semaine pour 6 mois.

J’aimais mon travail, mes patronnes, et les gens que recevais.

J’étais heureuse, malgré les inévitables difficultés du contact avec le public, les défauts de mes patronnes et les conséquences de la raréfaction des médecins généralistes et des spécialistes dans notre ville.

Il m’a fallu surmonter ma timidité pour accueillir des gens de toutes sortes, y compris des migrants, beaucoup de gens de condition très modeste.

Le travail s’intensifiant encore pour mes patronnes, j’ai commencé à faire quelques vaccins aux adultes, puis plus tard des ECG (électrocardiogrammes).

Je retrouvais ainsi un peu des actes techniques de mon ancien métier, avec un contact différent avec les patients. C’était plaisant : pas de stress et des échanges un peu plus personnels.


Et voilà qu’un jour, en 2009 donc, l’informaticien de notre cabinet, avec qui je discutais de mon travail, m’a fait une réflexion qui m’a interpellée : je crois que c’était quelque chose comme « Les patrons en demandent toujours plus à leurs salariés, et si on ne leur demande rien en contrepartie, on n’a rien ».

Cela m’a travaillée : après-tout mes patronnes m’avaient aussi choisie aussi grâce à mon expérience d’infirmière !

Je me suis dit que ce serait juste que je demande une augmentation de salaire, que c’était à moi de prendre l’initiative.

Les premières années, je trouvais normal d’être payée comme une débutante, de me contenter des augmentations prévues par la convention collective, mais j’avais bien déjà pensé que je pourrais être mieux payée.

Je n’osais pas franchir le pas : pas facile de risquer de brouiller un peu nos relations et d’être déçue.

Cela a été le déclic : je n’ai pas mis longtemps à me décider. J’AI OSE le faire, par écrit, en me disant que cela m’étonnerait bien d’avoir un refus de leur part, mais avec une petite part d’incertitude quand même.

Eh bien, l’augmentation a été conséquente (15 % de plus), preuve que ma demande était justifiée et plus encore preuve de leur estime pour moi !

Si l’augmentation avait été plus symbolique, bien sûr j’aurais été déçue, c’est vrai. Mais je pense que cela n’aurait pas vraiment changé les choses, j’avais trop de gratitude pour leur estime et leur amitié. Et puis j’avais fait ma part et je faisais confiance.

Comme c’est motivant d’être apprécié à sa juste valeur. Quelle chance j’ai eue !

Cette réussite m’a réhabilitée à mes propres yeux.

J’étais si fière de moi après toutes ces années difficiles et tristes, et tellement heureuse de sortir de mon mal-être et de ce sentiment de ne pas être à la hauteur. Après cela, j’étais encore plus à leurs côtés pour les aider à porter les lourdeurs de la médecine générale en France en ce moment.


Par ce travail, au fil du temps j’ai découvert que ma joie, c’est agir avec les autres, pour les aider, ou pour défendre une cause commune. Allier ses aspirations profondes et son travail, c’est vraiment génial !

Alors j’ai envie de vous dire, à vous qui me lisez :

OSEZ

Vous aurez parfois des déceptions, mais vous aurez fait votre part, et tant mieux si le résultat est positif. De tout façon, oser fait grandir et ça rend heureux.


A 66 ans, me voilà à la retraite depuis 1 an.

Mes patronnes et moi, nous avons eu du mal à nous quitter… surtout elles : je n’ai pas été facile à remplacer, ceci dit sans orgueil, cela faisait 17 ans que j’étais leur collaboratrice, plus que leur salariée. Mais le temps est venu pour moi d’apporter différemment ma pierre à la construction du monde.

Depuis ce pas symboliquement très important, j’ose davantage me risquer dans des choses que je ne connais pas.
Avec prudence, mais plus facilement.
Bien sûr, j’ai encore des blocages, des peurs, qu’il me faudra encore du temps à surmonter.

Bien fatiguée, j’ai pris le temps de me poser, de réfléchir, et peu à peu je trace ma nouvelle route. Il me faut mettre de l’ordre dans ma nouvelle vie, et discerner où est ma place.

Et pour cela je compte sur Celui qui m’aime plus que tout et qui m’accompagne depuis ma jeunesse : le Dieu des chrétiens. A 20 ans, j’ai compris que je ne pouvais pas vivre sans Lui et Il m’a aidée à surmonter les difficultés et les épreuves.

Et je suis sûre que ce n’est pas un hasard ce qui m’est arrivé ! Voici pourquoi :

Brigitte et moi, nous nous étions rencontrées dans un mouvement de jeunes chrétiens et c’est donc grâce à Dieu que j’ai trouvé ce travail et que mes patronnes ont trouvé une merveilleuse secrétaire.

Et c’est aussi grâce à Dieu que j’ai rencontré celui qui est devenu mon mari, un autre domaine essentiel de ma vie. Cela fait 35 ans que ça dure et que nous nous soutenons mutuellement. Je trouve que j’ai une chance énorme et je voulais la partager cela avec vous.


Je vous souhaite, à toutes et tous qui me lirez, de trouver votre voie et de vous y épanouir. Et pour cela, il n’est jamais trop tard ! J’espère que mon témoignage vous y aidera.

Cécile
Pour remercier la femme qui a pris le temps de partager cette histoire, offre-lui ce que tu as ressenti durant ta lecture/écoute. Merci pour elle !